Analyses

La chronique de Lou Adler #3 : l’ITF World Tennis Tour

En 2019, notre équipe s’agrandit. Parmi les nouveaux membres qui écriront sur notre blog se trouve une joueuse professionnelle, Lou Adler. Suite à une interview réalisée au mois d’octobre 2018, Lou nous avez demandés de parler de l’application qu’elle a lancée avec ses parents, WO Tennis. Le courant passant extrêmement bien avec cette joueuse très sympathique, nous avons voulu lui demander de tenir une chronique tout au long de la saison pour partager avec vous, Chers Lecteurs, son quotidien sur le circuit ITF. Elle revient d’ailleurs dans cette troisième chronique sur les mutations qu’a connues l’ITF World Tennis Tour en 2019 et sur les conséquences (parfois néfastes) que cela a eu pour les joueuses et les joueurs. H-N’hésitez pas à partager cet article autour de vous, car ce que nous explique Lou représente bien ce que vivent les joueuses au quotidien…

En ce début d’année 2019, de nombreux changements ont été opérés sur le circuit secondaire de tennis. Entre les problèmes de corruption récemment révélés au grand public et cette nouvelle réforme dont tous les joueurs se plaignent, le circuit secondaire n’aura jamais autant fait parler de lui…


Ces trois dernières années, la Fédération Internationale de Tennis (ITF) a réalisé une étude portant d’une part sur les pressions financières auxquelles les joueurs du circuit secondaire sont confrontés, et d’autre part sur l’augmentation du temps nécessaire pour accéder au Top 100. Suite à cette étude, une réforme a été adoptée au mois de janvier. Les objectifs de celle-ci sont énoncés par l’ITF de la manière suivante : « fournir un chemin de progression plus clair et plus efficace entre le circuit Junior et le tennis professionnel et faire en sorte que les prix distribués par les tournois de l’ITF World Tennis Tour soient mieux ciblés pour aider potentiellement davantage de joueurs et de joueuses à gagner leur vie dans le tennis professionnel. » Dans un premier temps, j’exposerai les changements opérés par l’ITF, puis j’exprimerai mon point de vue sur le sujet dans un second temps. Je mentionnerai également quelques témoignages clés de joueuses. Le circuit masculin connaît sensiblement les mêmes transformations, mais étant joueuse, je me concentrerai sur le circuit féminin. Le circuit de double est lui aussi fortement impacté par cette réforme ; la complexité du circuit de simple étant telle, j’ai choisi de ne pas évoquer le double dans cette analyse.

En quoi consiste cette réforme ?

La base de la réforme est la création de deux classements distincts. Les tournois dotés de 15 000 $ attribuent des points ITF, tandis que les tournois dotés de 25 000 $ à 100 000 $ et plus attribuent des points WTA.

Le système d’admission sur les 15 000 $ est le suivant :

ITF World Tennis Tour

Les joueuses sont admises en fonction de leur classement, qui suit l’ordre de priorité suivant : classement WTA, classement ITF, classement national.

Le système d’admission sur les $25 000 est le suivant :

ITF World Tennis Tour2
Comme exposé sur le schéma ci-dessus, cinq places sont réservées dans le tableau principal d’un 25 000 $ pour les meilleures classées à l’ITF. En revanche, pour participer à un tournoi de catégorie supérieure, posséder un classement WTA est nécessaire.

Les tableaux qualificatifs sont réduits de 32 à 24 places.

Les tournois se déroulent désormais sur une semaine au maximum, du lundi au dimanche, tours de qualification compris. Jusqu’à présent, les dates de début et de fin des tournois étaient aléatoires, et un tournoi pouvait se dérouler sur dix jours parfois. Pour gagner du temps, les deux matches de qualification peuvent désormais se jouer la même journée, et le troisième set est remplacé par un super-tiebreak en 10 points.

En quoi cette réforme est-elle « en théorie » une bonne initiative ?

Tout d’abord, l’idée de base derrière cette réforme, comme exposée précédemment, est de professionnaliser le tennis. Jusqu’il y a deux mois, 1 200 joueuses étaient considérées comme professionnelles, car possédant un classement WTA. Lorsque l’on connait les galères financières que représente la pratique de notre sport sur le circuit secondaire, il semble cohérent de vouloir réduire le nombre de joueuses évoluant sur le circuit, de manière à ce que les meilleures d’entre elles puissent financer leur saison, plutôt qu’un plus grand nombre ne gagne quasiment rien. D’autant plus que dans la réalité, s’il y avait 1 200 joueuses classées, beaucoup plus évoluaient sur ce circuit (j’estime environ 500 joueuses supplémentaires), toutes les joueuses cherchant à avoir un classement. Par ailleurs, il faut savoir que jusqu’en 2018, n’importe qui pouvait intégrer un tournoi ITF, sous réserve que les qualifications ne soient pas remplies. Ainsi, une joueuse classée 3/6 au classement français pouvait intégrer le tableau qualificatif d’un 15 000 $, sous la condition de payer, d’une part, un abonnement dit IPIN à l’ITF, et d’autre part, l’inscription de 40 $ au tournoi.

Ensuite, limiter la durée d’un tournoi à une semaine représente un bel avantage. Cela réduit les coûts d’hôtel, et nous ne perdons plus une ou deux journées à attendre entre deux victoires. Pour l’ITF, cela représente également une réduction des coûts dans l’organisation des tournois ; et cet argent économisé est, en théorie, censé être réinvesti dans une meilleure répartition géographique des tournois, même si pour le moment nous n’avons rien constaté de tel. Autre avantage pour nous joueuses, il devient plus facile de jouer plusieurs semaines d’affilée, sans problème de chevauchement entre deux tournois. Tous les tournois débutant et finissant le même jour, le voyage d’un tournoi au suivant se fait plus sereinement.

Face à cette réforme, quelles sont les difficultés rencontrées ?

En théorie donc, la réforme présente de nombreux avantages. En revanche, dans les faits, pour l’instant, sa mise en œuvre est très décevante.

L’objectif principal annoncé par l’ITF – faire en sorte que les 800 meilleures joueuses rentrent dans leurs frais – semble passé aux oubliettes. Peut-être faut-il tout simplement plus de temps pour que tout se mette en place ? Il semblerait que les joueuses aient, à tort, interprété que pour gagner plus d’argent, une augmentation du « prize money » serait mis en œuvre. À ce stade en tous cas, rien de tel n’a été annoncé. Les frais engendrés sont toujours aussi importants, et les gains toujours aussi faibles. Pour rappel, ci-dessous un tableau récapitulatif des prize money ; sans oublier que les prize affichés sont bruts, les prize nets étant minorés d’environ 30% (prélèvement d’impôt à la source).

ITF World Tennis Tour3

Pour ce qui est des frais, à titre d’illustration, lorsque nous jouons en Tunisie, en Égypte, en Turquie – des destinations où plusieurs tournois s’enchaînent –, nous sommes logées avec des touristes, et payons un tarif spécial joueuses qui est plus de trois fois plus cher que celui des autres clients. Il n’est pas question de réserver une chambre ailleurs ; si nous ne logions pas à l’hôtel officiel, il nous faudrait alors payer pour accéder aux terrains. La promesse d’une meilleure répartition des tournois semble également être passée à la trappe. A contrario, nous constatons en ce début d’année une nette diminution des tournois professionnels, comme en témoignent les tableaux suivants.

ITF World Tennis Tour5

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Par ailleurs, cette synthèse ne prend pas en compte le fait que dans chaque tableau de 15 000 $, cinq places sont désormais réservées aux meilleures juniors, ce qui représente donc cinq places en moins pour les joueuses classées. Tous ces facteurs pris en compte, ainsi que la diminution des tableaux qualificatifs, ont pour conséquence que les tournois n’ont jamais été aussi relevés. Nombreuses sont les joueuses qui sont inscrites dans quatre ou cinq tournois ITF chaque semaine, mais ne sont acceptées nulle part.

Ci-dessous, la capture d’écran du compte IPIN de la joueuse Emily Webley-Smith, joueuse professionnelle depuis 2001, et actuellement 490ème à la WTA. Vous pouvez constater qu’elle est « alternate » sur tous les tableaux, ce qui signifie qu’elle n’est admise nulle part.

itf-world-tennis-tour6.jpg

Du fait de l’absence de tournois de catégories supérieures en ce début de saison – sur tout le mois de février partout dans le monde, seulement trois 60 000 $ et un 80 000 $ sont organisés, tandis que le mois de mars ne compte que deux 60 000 $ –, les joueuses bien classées sans pour autant faire partie de l’élite, sont bien obligées de matcher… et se retrouvent donc dans des tournois de plus petites catégories. À titre d’exemple, sur le 25 000 $ +H de Iraputo (Brésil), qui se déroule la semaine prochaine, pour être admise dans le tableau des qualifications, il fallait être dans le Top 350 WTA ; alors que la tête de série n°1 du tableau final était classée 130ème WTA, et la dernière acceptée, n°177. Rappelons juste que les joueuses Top 250 WTA sont les joueuses qui participent aux qualifications des tournois du Grand Chelem. Les tournois dotés de 25 000 $ ne sont pourtant que la deuxième plus petite catégorie de tournois…

À titre personnel, je suis classée 610ème WTA et 102ème ITF. Mon classement WTA ne me permet pas en ce début d’année d’intégrer des 25 000 $, seuls tournois pris en compte dans le calcul de ce classement… Au moment de la sortie officielle des listes pour la semaine du 25 février, je me suis retrouvée 90 « alternates » (en dehors des qualifications) au 25 000 $ de Macon ; là où l’année dernière une joueuse avec le même classement était tête de série dans le tableau qualificatif ! Mon classement ITF ne me sert pas à grand-chose non plus, puisque seules les cinq meilleures classées à l’ITF inscrites à un tournoi peuvent accéder au tableau principal. Actuellement, il faut être dans les 20 premières classées à l’ITF pour pouvoir jouer des 25 000 $. En dehors de ce Top 20 ITF, il n’est même pas possible d’intégrer les qualifications de ces tournois ! J’évolue par conséquent sur les 15 000 $. Et là aussi, c’est la guerre ! Toutes les filles classées entre les 400 et 800ème places WTA se retrouvent dans la même situation que moi. Les joueuses ayant uniquement un classement ITF se retrouvent également en grande difficulté. En effet, comme expliqué un peu plus tôt, le classement WTA prime sur le classement ITF. Une joueuse 800ème WTA – qui a tout juste 3 points WTA, et qui était classée 1200ème WTA avec les anciennes règles – se retrouve en meilleure position qu’une joueuse Top 50 ITF – qui était classée Top 400 WTA avec les anciennes règles. Les têtes de série ne sont donc plus protégées aux premiers tours. Et puis surtout, des filles bien classées à l’ITF se retrouvent en qualifications… À Antalya la semaine du 11 février, la 13ème ITF, Georgia Andreea Craciun (vainqueur de pas moins de six 15 000 $ l’année dernière) se retrouve en qualifications, comme en témoigne l’acceptance list ci-dessous. Un vrai méli-mélo.

itf-world-tennis-tour7.jpg

Si toutes ces conséquences sont difficiles à vivre pour les joueuses évoluant actuellement sur le circuit, nous ne sommes pas les plus à plaindre. La réforme de l’ITF a, selon moi, une conséquence majeure désastreuse qui, je pense, n’avait pas été bien anticipée. À l’exception des 100 meilleures mondiales junior, il est désormais impossible d’entrer dans les qualifications des tournois du World Tennis Tour pour les joueuses n’ayant pas de point ITF. Qu’en est-il d’une joueuse qui a été blessée pendant un an et qui a perdu tous ses points ? Qu’en est-il d’une joueuse de 20 ans qui vient de terminer son cycle d’études et qui veut se lancer dans une carrière professionnelle ? Si cette réforme avait eu lieu il y a deux ans, à mon retour de fac américaine, je n’aurais jamais pu participer à un ITF. Professionnaliser le circuit veut-il dire sélectionner un seul et même type de joueuses qui évolueront sur le circuit professionnel ? Il serait bien dommage de passer à côté d’une future numéro une mondiale, lorsque l’on sait que Serena Williams, Venus Williams ou encore Naomi Osaka n’ont jamais eu de classement junior.

La seule solution existant actuellement est de bénéficier d’une wild card, c’est-à-dire se faire inviter à un tournoi. Chaque pays a sa politique d’attribution de wild card. Dans certains pays où le tennis est peu développé, les wild cards sont même achetées à des officiels corrompus. Dans les pays où il y a beaucoup de tournois comme la France, la concurrence est rude ; et les invitations sont majoritairement données aux juniors, qui pourtant bénéficient déjà de places réservées dans les tableaux finaux des 15 000 $.

Face à ces changements, quelles sont les réactions des joueuses ?

Face à ces réformes, une communauté de joueurs et joueuses s’est très rapidement constituée via les réseaux sociaux. Des groupes Facebook ont vu le jour, tels que « Players vs ITF » ou encore « Change ITF rules » où les joueurs et joueuses laissent aller leur colère… et réfléchissent ensemble à des solutions.

Maria Patrascu a lancé une pétition « Change the ITF tennis rules », dans laquelle elle demande un retour aux anciennes règles. La pétition compte d’ores et déjà 12 000 signatures. Une autre figure active dans cette révolte contre l’ITF est Ana Vrljic. Elle est joueuse professionnelle depuis 17 ans, elle a été 180 en simple et 149 en double. Ana a écrit une lettre de sept pages qu’elle a envoyée il y a quelques jours à l’ITF, avec à l’appui 666 signatures de joueurs et joueuses évoluant actuellement sur le circuit dont 87 signatures de joueurs Top 100 ou ex Top 100. D’autres joueuses sont mêmes allées jusqu’à proposer de boycotter les tournois, des 15 000 $ aux 100 000 $, pendant un mois…

Face à toutes ces sollicitations, pour le moment l’ITF refuse de se prononcer. À partir du mois d’avril, le calendrier ITF affiche plus de tournois. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il sera davantage possible de jouer !

Quelles seraient les solutions à mettre en œuvre ?

À titre personnel, je ne partage pas l’avis de la majorité des joueuses qui est de revenir à l’ancien système. Aucun système n’est parfait ; et s’il a subi une réforme, c’est qu’il avait besoin d’évoluer. En revanche, une évolution est censée améliorer les choses, ce qui n’est clairement pas le cas aujourd’hui. Réaliser des ajustements à ce nouveau système semble primordial. Voici quelques idées…

Si je considère que la professionnalisation du tennis est une bonne chose, pour autant, chacune doit pouvoir se lancer sur le circuit, quel que soit son âge et son parcours. Depuis le début, le circuit des 15 000 $ a été envisagé comme un circuit de transition (l’appellation envisagée, avant la mise en place définitive de la réforme, était « transition tour »), pour accéder au circuit professionnel des 25 000 $ et au-dessus. Dans ce cas, laissons la chance à tout le monde de participer à des 15 000 $… D’une manière générale, il faudrait que les qualifications accueillent plus de joueuses. Ensuite, seules les meilleures joueuses du circuit ITF accéderont au circuit WTA, comme prévu. Elles seules pourront envisager de rentrer dans leur frais, voire de gagner leur vie en jouant au tennis. Pour cela, il faudrait contraindre les joueuses à ne participer qu’à certaines catégories de tournoi en fonction de leur classement. Je m’explique : les joueuses les mieux classées à l’ITF acceptées dans les tableaux finaux des 25 000 $ devraient évoluer sur le circuit WTA exclusivement. Pareil pour les joueuses classées Top 500 WTA, qui ne devraient pas pouvoir participer à des 15 000 $, et prendre la place de joueuses ayant peu de points ITF. Pour que cela fonctionne, il faudrait que les autres catégories de tournois aient le même règlement. Les 25 000 $ seraient réservés pour les joueuses classées entre la 250ème et 500ème place WTA, et les 50 meilleures ITF par exemple. Comme expliqué plus tôt, avec un calendrier de tournois identique aux années précédentes, et des qualifications accueillant plus de joueuses, ce système deviendrait possible.

Je ne comprends pas l’intérêt non plus de jouer les qualifications sur un seul jour et d’avoir un super-tiebreak à la place du troisième set. L’impact de cette nouvelle règle n’est pas à minimiser. La dimension physique d’un match de tennis disparaît, tandis que les résultats semblent un peu plus aléatoires, un super-tiebreak se jouant très souvent sur le fil. D’autant plus que les qualifications sur les 15 000 $ ne sont généralement pas arbitrées… En plus, cette règle ne s’applique pas pour le tableau principal. Passer d’un système à l’autre est loin d’être évident ; cela demande une importante capacité d’adaptation pour les joueuses. Alors que les qualifications pourraient sans souci se dérouler sur le lundi et mardi ; ce qui laisserait cinq jours jusqu’au dimanche pour jouer le tableau principal, à raison d’un match par jour.

Conclusion

Cette nouvelle réforme est extrêmement difficile à appréhender pour tout le monde, y compris pour nous joueuses. J’espère que des personnes extérieures à ce monde si particulier qu’est le circuit secondaire pourront comprendre les difficultés que nous rencontrons actuellement. Je suis convaincue que notre communauté de joueuses va continuer en s’exprimant sur le sujet de faire réfléchir l’ITF, et j’espère qu’ensemble il sera possible d’améliorer le système… J’ai espoir de pouvoir me recentrer sur la passion du jeu, sans avoir à résoudre des casse-têtes impossibles pour savoir où jouer, quand il est possible de jouer !

Lou Adler

Crédit photo (couverture) : @RueilACTennis

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