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Wawrinka, Djokovic, Murray : pourquoi est-ce si difficile de revenir d’une longue blessure ?

Ces dernières années, plusieurs vainqueurs de Grand Chelem et/ou ex-n°1 mondiaux ont vu leur progression s’arrêter à cause d’une grosse blessure. Le n°1 mondial Rafael Nadal l’a souvent subi à cause de ses genoux, tout comme le Français Jo-Wilfried Tsonga qui n’a plus rejoué depuis plusieurs mois maintenant. En 2016, Roger Federer lançait une sorte de nouvelle mode : mettre fin à sa saison après à peine six mois de compétition pour se remettre complètement d’une blessure. Depuis, plusieurs joueurs ont pris la même option mais tous n’ont pas réussi à revenir au top comme le Suisse. En effet début 2017, quand il revenait à la compétition, l’homme aux 20 titres du Grand Chelem remportait l’Open d’Australie, puis les Masters 1000 d’Indian Wells et de Miami coup sur coup. D’autres, comme Novak Djokovic (vainqueur à Wimbledon il y a quelques jours mais qui a galéré avec son coude), Stan Wawrinka et Andy Murray (mais on pourrait aussi citer Kei Nishikori ou encore Milos Raonic), galèrent pour retrouver leur meilleur niveau. Alors, cela nous amène à nous demander si le défi n’est pas plus mental que physique quand on parle de joueurs qui ont tutoyé les sommets ? 


Novak Djokovic, de retour au sommet deux ans après son dernier titre en Grand Chelem

Au mois de mars 2018, alors que Novak Djokovic peinait encore à revenir au plus haut niveau, son ancien coach Boris Becker avait fait une analyse tout à fait juste, en déclarant : « C’est mentalement que le défi va être le plus grand. » En effet, le Serbe avait fait son retour à la compétition à l’Australian Open, se faisant éliminer dès les huitièmes de finale par Hyeon Chung. Impensable avant sa blessure, cette défaite aussi prématurée n’allait être que la première d’une longue série de déconvenues. Par ailleurs, l’ancien joueur allemand ajoutait : « Vous devez accepter de faire le sale boulot, comme l’entraînement du lundi matin, le premier et le deuxième tour des tournois que vous êtes censés gagner alors qu’il fait chaud et qu’il y a du vent. Habituellement, on dit qu’il faut autant de temps pour revenir que le temps que vous avez passé en dehors des courts. J’espère que ce ne sera pas le cas pour Djokovic parce que cela signifierait la fin de l’année. » Le retour du Djoker n’a pas pris autant de temps, mais cela a dû lui sembler long. Pourtant, après plusieurs échecs à Indian Wells, Miami (où il semblait à bout physiquement), Monte-Carlo ou encore Roland-Garros, où il était plus déçu que jamais, Djokovic a su rebondir plus tôt que prévu en remportant son treizième Grand Chelem à Wimbledon. Durant Roland-Garros, le Serbe avait déjà commencé à parler de sa mentalité qui avait changé par rapport au tennis, déclarant en conférence de presse : « Je ressens le besoin de retourner à ces jours où j’ai commencé à jouer au tennis et pourquoi j’ai commencé à jouer au tennis pour m’inspirer et obtenir de la motivation. Ce que je reçois de mon ‘moi’ plus jeune, c’est sourire et se rappeler pourquoi j’ai commencé à jouer au tennis. Si cela devient une chose mécanique pour moi, ce n’est pas bon. Et de nos jours, le sport devient un peu trop une question d’affaires, à mon avis. Il est donc très important de toujours se rappeler pourquoi vous avez commencé et équilibrer les choses. »

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Au-delà de l’aspect mental, chez Djokovic, c’est aussi un changement technique qui a pu le faire douter dans la tête. En effet, il avait perdu confiance en son service, le coup le plus affecté par son opération au coude. Comme il le déclarait après sa défaite à Miami face à Benoît Paire : « J’ai fais des compromis avec mon jeu, le mouvement et tout… J’essaie de comprendre. » Il lui a fallu plusieurs mois pour cela et sa première grosse victoire est donc survenue lors de ce Wimbledon, où il a battu le n°1 mondial Rafael Nadal (6-4, 3-6, 7-6 (9), 3-6, 10-8) en demi-finales. Soulagé, le Serbe déclarait en conférence de presse : « Les quinze derniers mois ont été très longs pour essayer de surmonter différents obstacles. Avoir tout ce processus derrière moi rend les choses encore meilleures. » Au All England Club, on a pu voir un Djokovic plus conquérant, avec un meilleur service et surtout un mental qui est revenu petit à petit. En finale, il n’a jamais été inquiété par Kevin Anderson, si ce n’est au troisième set où le Sud-Africain l’a poussé dans un tie break. Ce qui n’a pas empêché l’ex-n°1 mondial de frapper six aces, avec un ratio de 72% de premières balles et 76% de réussite derrière cette première balle au service. Là encore, il est revenu en conférence d’après-match sur cette longue période de doute, déclarant : « C’était un long voyage, spécialement si on prend en compte ma blessure au coude qui m’a éloigné du circuit pendant six mois. Quand je suis revenu sur le circuit en Australie, j’ai joué avec des douleurs. L’opération devenait inévitable même si j’avais tout essayé pour l’éviter. C’était la première fois – et j’espère la seule – que je devais me faire opérer. Ensuite, j’ai fait une bonne rééducation. Peut-être que je suis revenu trop vite car je n’étais pas compétitif à Indian Wells et Miami. Ça m’a pris plusieurs mois pour retrouver la confiance, je suis reparti sur les fondamentaux, j’ai tapé beaucoup de balles à l’entraînement. Ça m’a pris beaucoup de tournois. Mais je ne pouvais pas trouver un meilleur endroit pour signer mon retour. Wimbledon a toujours été très spécial pour moi comme pour beaucoup de joueurs. J’ai rêvé de le gagner quand j’avais sept ans. » Finalement, l’aspect mental revêt une importance primordiale chez le joueur serbe, et un dernier élément n’est pas étranger à son retour au plus haut niveau : entraîné en début d’année par Andre Agassi et Radek Stepanek, il s’est séparé de ces deux « supercoachs » pour reprendre avec lui Marian Vajda, son entraîneur de toujours avec qui il a tout gagné. Les adversaires du Djoker devraient d’ailleurs s’inquiéter de son réel retour au sommet, car comme il l’a dit à Londres : « Il (Vajda) a planifié de continuer avec moi, c’est une grande nouvelle. Nous allons continuer de travailler ensemble jusqu’à la fin de l’année et après, on verra. Je suis très reconnaissant envers Marian. »

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Plus que physique, le défi est mental : Stan Wawrinka en sait quelque chose…

Novak Djokovic n’est pas le seul à être resté éloigné des courts un long moment après avoir tutoyé les sommets. Le Suisse Stan Wawrinka (blessé au genou) ou encore le Britannique Andy Murray (à la hanche) sont deux autres exemples. Encore une fois, on voit avec ces joueurs que l’aspect mental est primordial, plus que l’aspect physique ou tennistique à proprement parler. De retour en janvier à l’Australian Open, Wawrinka s’est montré très discret, enchaînant lui aussi les déconvenues. Il a perdu dès le deuxième tour en Australie et a été éliminé d’entrée à Roland-Garros. Pour un ancien vainqueur de Grand Chelem, cela montre bien la difficulté à retrouver son niveau d’antan. Après sa victoire au premier tour du tournoi du Queen’s au mois de juin, le Suisse déclarait à son tour : « Je savais lorsque j’ai été opéré que ça allait être très long et très dur, non seulement physiquement mais surtout mentalement. C’est dur quand vous voyez à quelle distance vous êtes et combien de temps ça va prendre. Je dois être très patient avec moi-même, parce que quand tu gagnes un Grand Chelem – surtout moi -, tu attends toujours plus de toi. Je me pousse toujours au maximum et je ne suis jamais vraiment content de ce que je fais, donc quand vous avez été en dehors du circuit si longtemps, vous devez mettre vos attentes un peu plus bas et accepter cela, parce que cela prend du temps. Il faut du temps pour arriver là où vous voulez être, et non pas parce que vous faites la mauvaise chose, mais juste parce que c’est comme ça quand vous avez subi une grosse opération. »

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Parfois, il suffit d’une grosse victoire pour repartir de l’avant. Celle-ci est intervenue à Wimbledon pour l’Helvète, qui a battu au premier tour Grigor Dimitrov, alors tête de série n°6. Wawrinka n’a pas capitalisé au tour suivant en perdant contre Thomas Fabbiano, mais il a bien enregistré sa première victoire sur un Top 10 depuis un an. Et si cette victoire servait d’élément déclencheur ? Nous en saurons plu lors de la tournée américaine sur dur et à l’US Open, que Stan Wawrinka a déjà remporté… Quoiqu’il en soit, avec un œil extérieur, d’autres joueurs n’ont aucun doute sur le fait que le Suisse reviendra à son meilleur niveau. C’est le cas du Français Gaël Monfils, qui connaît bien Wawrinka et a déclaré : « Je n’ai aucun doute sur le fait qu’il ira bien et qu’il reviendra aussi fort qu’il l’était, parce que c’est un travailleur acharné, très passionné. Il est trop bon pour ne pas revenir. C’est un champion, un vrai champion, je pense que c’est juste une question de temps. »

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Andy Murray : la plus longue absence et un retour maintes fois repoussé

Pour finir, prenons le cas d’Andy Murray, qui est le joueur à avoir été le plus longtemps éloigné des courts pour cause de blessure ces derniers mois. Entre sa défaite en quarts de finale à Wimbledon en 2017 et son premier match de reprise au Queen’s cette année, quasiment douze mois se sont écoulés. Il n’a joué que trois matchs depuis, perdant d’entrée au Queen’s contre Nick Kyrgios, puis enchaînant à Eastbourne avec une victoire sur Stan Wawrinka et une défaite contre son compatriote Kyle Edmund. Ne s’estimant pas encore prêt pour le format en trois sets gagnants, le Britannique a ensuite renoncé à aller jouer à Wimbledon. Pendant de longues semaines, le retour à la compétition de Murray a été remis en doute, certains allant même jusqu’à dire qu’il ne pourrait jamais revenir à cause de cette hanche récalcitrante. Sans aller jusque-là, son frère Jamie s’est exprimé au micro de BBC Scotland après le retour d’Andy au Queen’s, déclarant : « Andy est évidemment loin d’être à son meilleur niveau. Il a raté une année de tennis, donc ça va être une longue route pour lui, j’imagine, comme cela a été le cas pour Djokovic et Wawrinka, qui ont aussi manqué beaucoup de tennis. » C’est là qu’on se rend compte que le soutien de son entourage ou d’autres joueurs du circuit peut avoir son importance au niveau mental. L’Écossais en a parlé en conférence de presse après sa défaite face à Kyrgios, expliquant : « Il y avait beaucoup de joueurs, de fans et autres qui arrivaient et me disaient : ‘C’est génial de vous voir de retour et j’ai hâte de vous voir jouer et tout.’ C’était sympa. Et oui, j’étais émotif avant le match. Une fois que ça a commencé, j’étais prêt. » Murray a même reçu le soutien de Roger Federer, qui paraissait très heureux de son retour, comme il l’a déclaré : « Je suis tellement excité pour Andy. C’est tellement bon qu’il soit de retour. J’étais heureux qu’il ne se soit pas retiré du Queen’s. Je vais essayer de regarder un peu le match contre Nick. Il doit profiter du fait d’être de retour. Je pense que la chose la plus importante pour lui est de s’amuser, d’être là et de ne pas se mettre trop de pression. Vous voulez essayer de gagner et à la fin de la journée, lorsque vous revenez sur le circuit, c’est ce que vous essayez de faire. Andy est un gagnant. Je suis sûr que cela est possible, surtout sur herbe et à la maison. » Mais cela, c’était avant son forfait pour Wimbledon

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Le plus dur reste encore à faire pour Murray, à l’image du chemin accompli par Djokovic ou de celui qu’est en train de parcourir Wawrinka. Le joueur suisse a même envoyé un signal d’alarme au Britannique en parlant de sa propre expérience, comme il l’a déclaré à la presse : « Mon premier match a eu lieu à l’Open d’Australie et deux jours après, je n’avais pas mal mais mon corps était complètement éteint. Je me suis senti mort. J’ai perdu le match suivant mais je n’ai rien pu faire. C’est dur mentalement parce que vous n’avez jamais connu ça par le passé. Vous devez donc apprendre, vous devez vous adapter et l’accepter, et faire preuve de patience avec vous-même. Pour le premier match, je pense qu’Andy était sûr de bien jouer, sachant qu’il est parti depuis un an. Mais si je prends mon expérience, ce qui est important, c’est comment il va jouer lors des matchs suivants. Je connais ce sentiment. Nous avons une blessure différente mais pour moi, c’était similaire. Quand vous revenez sur le circuit, vous devez toujours être patient car cela ne va pas revenir comme ça et vous n’allez pas être le même joueur qu’un an auparavant. Mais si je prends mon expérience, ce qui est important, c’est comment il va jouer lors des prochains matchs. » Ce retour d’expérience montre bien que Murray a peut-être fait un bon choix en décidant de zapper Wimbledon mais qu’il connaîtra à un moment ou à un autre le problème de l’enchaînement des matchs. Au Queen’s, en conférence de presse, Novak Djokovic – futur finaliste et auteur d’une belle résurgence à Wimbledon – a aussi donné quelques conseils à l’Écossais, déclarant : « Vous en ressentez les conséquences plus mentalement que physiquement. Je n’ai jamais pensé que cela me prendrait autant de temps pour retourner dans cet état d’esprit où je suis à l’aise, confiant, en confiance avec mon jeu et avec les changements que j’ai apportés. Mais c’est comme ça et c’est une nouvelle expérience. Je pense que le plus grand défi sera toujours mental. Le défi est de savoir comment vous en sortir et vous rendre compte que c’est derrière vous. Vous vous sentez bien maintenant, vous êtes en bonne santé et comprenez que vous pouvez vous concentrer sur votre jeu. » On le voit, chacun des trois joueurs dont nous parlons ici a vécu une blessure différente avec une expérience différente, mais au moins deux d’entre-eux s’accordent aujourd’hui à dire que le défi mental est bien le plus important. Et c’est peut-être ce qui a penché dans la balance au moment de prendre une décision concernant Wimbledon pour Andy Murray, qui a déclaré ne pas regretter ce choix : « Ne pas jouer à Wimbledon était la meilleure décision que je pouvais prendre. Je ne regrette rien à ce sujet. C’était une décision difficile mais intelligente. La chose positive était de pouvoir passer plus de temps avec ma famille alors que je suis ici à la maison et que je suis capable de m’entraîner sur des terrains en dur. Lorsque vous revenez sur une surface instable, vous vous inquiétez de chaque pas, alors je me suis senti plus à l’aise et j’espère que cela aidera mon mouvement et libèrera la hanche. » Le Britannique parle de l’aspect physique mais le mental y est réellement pour quelque chose, car on pense qu’il ne s’imaginait pas combattre sur un format en trois sets gagnants en pensant la moitié du temps à sa hanche plutôt qu’à son jeu. On verra dans les semaines à venir  – dès le tournoi ATP 500 de Washington – s’il réussit à remonter la pente, lui qui est redescendu au 838ème rang mondial (en parallèle, Stan Wawrinka est retombé 201ème mondial).

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Crédit photos : @BBCSport, @Wimbledon, @WeAreTennisFR, @rolandgarros,  @TheScotsman, @QueensTennis

 

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